Vendredi 30 Décembre 2011
Vendredi 30 décembre 2011
Depuis lundi je suis à Nouakchott, capitale de la Mauritanie. Maurice y règle des affaires.
Je me suis séparée de la voiture hier soir. Elle poursuit sa course jusqu’au Mali où elle sera remise à ses bénéficiaires.
Depuis le début de la semaine je suis entourée d’africains sénégalais avec qui je partage mes journées. Tous sont aventuriers. Expatriés en Espagne depuis plusieurs années, la crise économique les pousse à changer leur mode de travail. Ils transitent depuis l’Espagne un véhicule acheté à bas prix en Europe qu’ils revendent en Mauritanie. Ils procèdent de la même façon pour assurer leurs frais de voyage en revendant tout au long de la route des marchandises achetées auparavant dans des marchés type puce. Ils n’en sont pas à leur première virée.
Aucun d’eux ne se connaissait avant.
Depuis le début de la semaine on est solidaire les uns des autres pour essayer de résoudre les déboires rencontrés par chacun.
Moussa, un ancien officier de l’armée sénégalaise est parti chercher fortune depuis cinq ans pour plusieurs objectifs. Le premier, comme la plupart des africains expatriés, est d’assurer la charge de la grande famille au pays. Ayant atteint sa première cible, il est passé à un stade supérieur en assurant aujourd’hui l’entretien et les réparations de la concession familiale. Il touche au but. Il se fixe maintenant un dernier épilogue. Posséder quelques camions pour revenir travailler au pays afin de posséder un capital pour élever du bétail. Il parle de mariage. Ce voyage ne lui a pas été profitable. Les deux personnes avec qui il faisait ses transactions sont en prison pour des raisons de corruption. Il a perdu les deux véhicules qu’il avait amenés. Il reste fataliste.
Vieux, le plus âgé et le plus expérimenté, travaillait en tant que commercial en Espagne. Il n’en n’est pas à sa première expérience. Il attend un client au prix qu’il exige. Il trouve ses acquéreurs en passant par un intermédiaire. Un chef d’entreprise s’est présenté hier. Malgré le prix arrêté, il négocie le dédouanement pour descendre le montant. Vieux reste ferme. Mais la somme que ce client lui a proposée est maintenant connue de tous les acheteurs potentiels. Les espions sont toujours autour de vous. Il faut être discret et ferme pour ne pas être trompé et abusé. La plupart des acheteurs sont des policiers ou des douaniers. Ils achètent ces véhicules sans les dédouaner faisant de faux papiers en prenant la carte grise originale d’une autre automobile et en changeant le numéro de châssis. Ces mots sortent de la bouche même d’un parlementaire qui ne cesse de dénoncer les aberrations de son pays. A chaque rond point les véhicules ainsi amenés pour la vente sont exposés de façon peu discrète, les plaques numérologiques parlant à elles seules. Toutes les personnes qui gravitent autour de ces endroits de passage sont des personnes suspectes. Ils épient le moindre mot dérobé pour démarrer un circuit d’intermédiaires et professionnels corrompus. C’est alors le début d’un défilé permanent de personnes toutes aussi prometteuses les unes que les autres. Leur technique est similaire et se profile sous mes yeux. Le premier prix négocié sera le même prix proposé par les prochains clients. Ils espèrent à l’usure faire céder le vendeur. Enfin c’est une course haletante pour que ce client rassemble la somme arrêtée. Ils n’ont pas l’argent en mains et ne possèdent souvent pas la somme arrêtée. Il cherche je ne sais comment un moyen pour porter le tout. Ce balai peut durer plusieurs jours. Tout vendeur confirmé connaît ces simagrées et essaie de les détourner. Mais j’entends dire que c’est de plus en plus difficile de passer au travers des procédés légaux comme illégaux, tout étant source à négociation et corruption.
On est souvent dans un petit restaurant sénégalais. C’est un va et vient permanent et journalier de véhicules en transit. Combien d’hommes essaient par ce biais d’améliorer le quotidien de leur famille ! En route il faut user de patience, diplomatie et courage pour ne pas donner à chaque poste ou chaque contrôle mais aussi pour ne pas tomber dans les pièges tendus tout au long du trajet.
Baba, sur le chemin de retour de ses vacances, a vendu son véhicule à un douanier corrompu. Quand on transite dans ces pays, on signe un papier de douane à la frontière nous engageant à ne pas revendre la voiture. Un tampon est affilié au passeport à l’entrée et doit être avisée à la sortie du pays avec le véhicule. C’est ce qu’on appelle le déchargement. Toute personne transitant doit posséder ce tampon de déchargement pour pouvoir sortir du pays. Bien sur que ces garçons qui revendent des véhicules sont dans l’illégalité. Ils sont à la merci des intermédiaires et des douaniers pour obtenir ce tampon. Alors les passeports sont retenus pour tous les inexpérimentés qui restent bloqués comme Baba pendant plusieurs semaines. Il faut environ cent cinquante euros pour avoir le débarquement « illégal ». Sur le prix de vente de la voiture il faut déduire les frais du voyage non couverts par la marchandise emmenée, le prix du déchargement, les frais d’hébergement et de nourriture. Les bénéfices sont aussi aléatoires que les risques encourus. Baba n’a plus d’argent. Il est logé et nourri par la bande que l’on est devenu. On songe même à se cotiser pour lui payer son retour si il ne réussit pas à avoir un ami pouvant l’aider depuis l’Espagne.
En Afrique la corruption est à la base de ce trafic illicite à travers lequel les autochtones essaient de trouver une ouverture pour gagner des sous sur le dos de ces aventuriers courageux qui essaient de vivre et faire vivre les leurs.
Pendant tout ce temps j’observe, j’apprends, je comprends. C’est une nouvelle expérience.
On quitte l’auberge pour des raisons à la fois financière et morale. Le séjour est plus long que prévu. Le propriétaire de l’auberge et son personnel abusent de leur pouvoir et de leur droit d’homme. Une blanche en transit comme je le suis est assimilée à une femme facile. J’ai souvent vu et compris que Maurice les invectivait parce qu’ils me manquaient de respect. On est maintenant dans un petit deux pièces avec tous les hommes cités ci-dessus.
L’intimité est souvent ce qui me fait le plus défaut en Afrique. Durant ce voyage c’est permanent. Maurice ne cesse de me protéger à un point qu’il appelle même le chauffeur de taxi qui me transporte après mon passage au cyber pour lui dire ce que je ne n’ose écrire pour ne pas inquiéter tout le monde. Tous les autres garçons partageant mes journées parlent dans leur langue natale lorsqu’ils évoquent leurs tracasseries envers ma personne. Un soir je les ai accompagnés dans leur course à la quête d’un réconfort quelconque. Prétextant me divertir et me changer les idées, Maurice est venu me prendre très tard pour m’emmener dans un soi disant « pub ». Le spectacle qui s’en suit est digne de tous les policiers traitant de drogue et de sexe. Une descente de police a mis fin à cette virée de bars où aucun n’a bu d’alcool, religion obligeant, mais où aucun ne s’est caché de son objectif, la quête du plaisir de la drague et du passage à l’acte si possibilité. Je ris intérieurement. Je suis en jean égale à moi-même mais ne me suis jamais sentie en dehors du temps. Je découvre et continue d’apprendre l’Afrique. L’un est marié et s’amuse avec ses « copines » de droite et de gauche qu’il respecte à sa manière en les aidant, les conseillant, leur offrant quelque cadeau et les appelant. Il cache ses agissements à sa femme. L’autre a des amies et sera fidèle quand il sera marié parce qu’il s’engagera. Le suivant cherche une relation stable. Tous parlent de leurs besoins naturels d’homme. En ce moment même deux jeunes femmes nous ont rejoints. Je laisse à chacun libre cours pour imaginer ce qui se trame dans la pièce. C’est propre et gentil.
Maurice et moi sommes devenus amis et complices comme Gert au Mali
Si j’ai récupéré de ma fatigue physique, je continue à ne pas trouver un sommeil réparateur. Il existe en moi quelque chose d’inaccessible.
Je ne sais où je serai pour la fin de l’année. Je ne serai plus à Nouakchott.
Mis à jour (Vendredi, 30 Décembre 2011 22:13)



